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École inclusive dans le premier degré en Alsace : grandeur et décadence.

freepik

Les notifications s’empilent, les heures d’accompagnement fondent, des AESH claquent la porte. Dans le premier degré alsacien, l’école inclusive sert de variable d’ajustement budgétaire. Les équipes encaissent.

À la rentrée 2025, à l’échelon national, environ 48 726 élèves en situation de handicap se retrouvaient sans accompagnement, contre 36 186 un an plus tôt. Plus de 60 % d’entre eux disposaient pourtant d’une notification AESH. La demande explose, l’offre ne suit pas.

Les 1 000 AESH supplémentaires promises par le ministère pour 2026 sont largement insuffisantes. Danielle Arnaud, secrétaire nationale du SNALC chargée des contractuels, pose la bonne question : parle-t-on de personnes physiques ou d’équivalents temps plein ? Les AESH travaillent massivement à temps incomplet. Mille recrutements à 60 %, cela représente six cents ETP à répartir sur trente académies, face à des dizaines de milliers de notifications non couvertes.

En Alsace, le mécanisme est plus visible qu’ailleurs. Pour la rentrée 2026, l’Académie de Strasbourg a supprimé 54 classes. Les douze pôles d’appui à la scolarité (PAS) du Haut-Rhin ont ouvert sans dotation dédiée, et il a fallu fermer des classes pour dégager les moyens. Même logique pour les sept postes de remplaçants. On finance l’inclusion en démontant les classes ordinaires, puis on demande à ces mêmes classes, plus chargées, d’accueillir mieux.

Les PAS ont remplacé les PIAL : 43 ont ouvert à la rentrée 2025 — 26 dans le Bas-Rhin et 17 dans le Haut-Rhin — avant une généralisation en Alsace dès 2026, en avance sur le reste du pays. Sur le papier, chaque PAS compte un enseignant coordonnateur déchargé à temps plein, un AESH référent et un éducateur spécialisé.

Dans les faits, le SNALC alertait dès le CSA du 5 janvier 2026 sur l’absurdité du découpage : des AESH d’une même commune relèvent de PAS différents, ce qui rend impossible leur envoi dans les écoles voisines qui manquent cruellement de personnel. La rigidité administrative l’emporte sur les besoins réels.

Deux années de remontées dessinent une gestion de la pénurie par étirement sans limite :

  • Une AESH qui suivait trois élèves s’en voit confier sept, sans concertation et sans prise en compte des conséquences pour les élèves.
  • Une APSH, accompagnante d’un personnel en situation de handicap à raison de 30 heures par semaine, se voit imposer la prise en charge d’élèves, sans formation, comme si les deux métiers étaient interchangeables.
  • Des heures notifiées par la CDAPH sont transformées en accompagnement « mutualisé », sans que les familles ni les équipes en soient informées.
  • Des contrats ne sont pas reconduits par des AESH épuisées et insuffisamment rémunérées, aggravant encore la pénurie de l’année suivante.
  • Des élèves notifiés pour un accompagnement AESH sont laissés de côté parce que leur pathologie n’est pas jugée prioritaire.
  • Des élèves notifiés d’un même niveau sont regroupés dans une même classe pour compenser le manque d’AESH.

En classe, le professeur des écoles se retrouve seul avec 25 à 28 élèves, dont un ou plusieurs disposent d’une notification indiquant clairement qu’ils ne peuvent apprendre sans accompagnement humain. Il gère la crise, abandonne le groupe ou abandonne l’élève. Ce n’est pas une difficulté pédagogique : c’est une injonction impossible.

Elle produit ce que l’on observe déjà : arrêts de travail, demandes de temps partiel, recours à la médecine de prévention. L’école inclusive ne peut pas reposer sur l’épuisement des personnels.

Les directeurs sont pris en étau, et c’est le point aveugle du discours institutionnel. La circulaire prévoit que l’emploi du temps des AESH est arrêté par l’IEN, le directeur ou le chef d’établissement. En pratique, la répartition d’une pénurie atterrit sur le bureau du directeur d’école.

Les adjoints réclament, à juste titre, les heures notifiées pour leurs élèves et attendent du directeur qu’il défende l’école. L’IEN et le PAS transmettent une enveloppe fermée, non négociable, souvent tardive, avec pour consigne de « faire au mieux » et de « ne pas remonter la difficulté ».

Le directeur arbitre un partage impossible. Il doit expliquer à un ou plusieurs collègues pourquoi leur élève, notifié pour 12 heures, en aura moins — ou aucune — alors qu’il n’a rien décidé. Il encaisse la colère des familles, la déception de l’équipe et, parfois, le reproche d’avoir « mal accompagné le changement ».

Ajoutez les 108 heures grignotées par la gestion des plannings AESH, les ESS à organiser, les réponses aux familles et les signalements sans suite. Le SNALC le dit sans détour : on fabrique des directeurs qui démissionnent de leur fonction, puis on s’étonne de la vacance des postes au mouvement.

Tous les secteurs ne sont pas logés à la même enseigne. On ferme des classes uniques dans les villages du Bas-Rhin et du Haut-Rhin, comme à Leutenheim, une école de 13 élèves dont la fermeture est programmée alors qu’un lotissement doit accueillir de nouvelles familles.

Dans le même temps, l’Académie sait dégager des moyens fléchés lorsque l’enjeu touche à son rayonnement. Le secteur Europe et international en est une illustration : les conditions matérielles et les taux d’encadrement n’ont pas de commune mesure avec ceux d’une école élémentaire de quartier ou d’un regroupement pédagogique rural.

Le SNALC ne conteste ni l’existence de ces structures, ni l’intérêt des dispositifs internationaux et du label Euroscol pour l’attractivité de Strasbourg. Il conteste le silence sur les arbitrages. Lorsqu’une administration explique qu’elle n’a plus un seul ETP d’AESH pour un élève notifié à Bischwiller ou à Guebwiller, mais qu’elle trouve les moyens humains pour ses vitrines institutionnelles, elle ne gère pas : elle fait un choix politique. Et un choix politique se discute.

Le SNALC Alsace a appelé à la grève et à la mobilisation de tous les AESH le 9 juin 2026. Nous continuerons, en audience comme en instance, à porter ces dossiers. Mais rien ne remplacera le nombre : plus nous serons nombreux à documenter, à signaler et à refuser l’arrangement officieux, plus les arbitrages devront sortir de l’ombre.

SNALC Alsace — Pour une école inclusive financée, organisée et respectueuse des élèves comme des personnels.

Sources

  • Rue89 Strasbourg, « Rentrée 2026 : 54 classes supprimées dans l'académie de Strasbourg », mai 2026 (PAS du Haut-Rhin sans dotation dédiée, fermeture de Leutenheim).
  • SNALC Strasbourg, compte rendu de la bilatérale DSDEN 67 du 26 mai 2025 sur les PAS (43 PAS, 26/17, généralisation 2026).
  • SNALC Strasbourg, déclaration au CSA du 5 janvier 2026 (découpage des PAS, difficulté à recruter des AESH référents, statut de catégorie B).
  • SNALC Strasbourg, « AESH : comment le rectorat et l'inspection gèrent (mal) la pénurie » (cas de l'APSH, passage de 3 à 7 élèves).
  • handicap.fr, 3 novembre 2025 et août 2026 (48 726 élèves sans accompagnement, 36 186 en 2024, plus de 60 % de notifications, annonce des 1 000 AESH, déclarations de Danielle Arnaud, SNALC).
  • Académie de Strasbourg et Ville de Strasbourg, pages consacrées à l'École européenne de Strasbourg (statut EPLEI, financement français, postes spécifiques académiques).