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L’intégrité de la grenouille

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Vous connaissez la fable du scorpion et de la grenouille, et comment cette dernière fut piquée par le scorpion à qui elle venait d’accorder sa confiance pour l’aider à traverser la rivière. La fable s’achève sur la mort de la grenouille qui demande dans un ultime souffle la raison de cette trahison. « Parce que c’est dans ma nature », répond le scorpion.

Dans l’histoire que je vais vous raconter, notre grenouille avait déjà le cuir endurci par d’anciennes piqûres au fil des traversées de son histoire. Elle a sauvé sa peau. Et une fois de plus, ce qui ne l’a pas tuée l’a rendue plus forte.

* * *

Quelles que soient la somme de nos efforts et la conscience professionnelle qui nous amènent à nous surpasser, il nous arrive de faire des erreurs. Parfois sur un malentendu, parfois sur un coup de fatigue, parfois par ignorance… C’est humain de se tromper, n’est-ce pas ?

Il existe cependant des actes regrettables qui ne sont pas des erreurs : je veux parler de ces comportements que l’on ne peut pas attribuer à un défaut de jugement, ni à une fatigue, ni à une incompréhension. Non, ces actes-là ne sont pas juste de faux pas : il s’agit plutôt de traits du caractère et de la personnalité, de travers incorrigibles qui touchent à la nature profonde et immuable de l’être, qu’il soit grenouille ou scorpion. La grenouille a-t-elle commis une erreur en acceptant d’aider le scorpion ? Celui-ci a-t-il fait une erreur en la piquant ? Non, l’un et l’autre ont payé de leur vie le fait de n’avoir pas su renoncer à leur intime nature : la générosité naïve de l’une et la malignité toxique de l’autre les ont inéluctablement condamnés malgré une approche pleine de précautions et de promesses.

La vie nous amène tous à croiser un jour un genre d’hommes – et de femmes aussi, hélas – au visage banal, prometteur et avenant parfois, mais dont la nature se révèlera pour le moins tordue, voire foncièrement mauvaise. Peut-être avez-vous déjà été vous aussi une grenouille trop généreuse à l’égard d’un scorpion venimeux ? Il existe beaucoup d’histoires comme celle-ci. Voici la mienne, et ce que m’a inspiré cette mésaventure.

* * *

En retraçant le chemin de ma rencontre trompeuse avec l’animal et je me suis demandé comment j’aurais pu repérer d’emblée l’imposture du venimeux pour éviter autant pour lui de se souiller dans la perfidie que pour moi de supporter le relent de sa trahison. Aurais-je pu percevoir les signes révélateurs d’un caractère retors ? J’ai repensé à ce qui l’avait amené à solliciter mon aide : une affaire de mains entre autres choses, qui se voulaient encourageantes mais se révélaient un peu trop aimantes au goût des jeunes filles sur qui elles se posaient. Erreur de débutant ? erreur de jugement ?… Comment savoir ? Les mains peuvent exprimer tant de messages. Les siennes semblaient innocentes.

L’erreur, c’est moi qui l’ai faite ce jour-là, m’a-t-on dit, en lui tendant la mienne, et même au-delà de ses espérances. À ma décharge, le bougre avait la mine aimable, il semblait désorienté dans une affaire qui le dépassait et je mis cette incompréhension de doigtés et de nuances sur le compte d’une maladresse rustique. Il agrippa ma main et ne la lâcha plus. J’irais même jusqu’à dire qu’il la baisa, non au sens propre mais maintes fois il la caressa, la flatta. Beaucoup. J’étais son sauveur répétait-il à l’envi, alentour, jusque dans le cercle de mes proches où je le fis entrer. N’allez pas croire que j’avais succombé à ses compliments mielleux. Mais il était motivé. Et devant tant d’enthousiasme, je lui proposai de rejoindre mon équipe ; il y obtint rapidement une fonction importante. Satisfait de son engagement, je lui accordai davantage de pouvoir. Il en fit un principe, se vit prématurément calife et organisa son règne à venir.

Aussi, lorsqu’un jour j’exprimai un désaccord à propos d’une favorite de la cour qu’il avait enjôlée, la divergence prit une ampleur insensée en un éclair, devint un différend qu’il imposa de façon obsessionnelle dans tous nos échanges, et auquel il donna un tour théâtralement dramatique sur une scène publique où me fut affublé le costume d’un harceleur tyrannique et colérique, qui plus est probablement misogyne et déséquilibré. N’en jetez plus, la coupe est pleine !

À l’instar de la grenouille – pas celle du scorpion, l’autre, celle qui chauffe dans la marmite – je n’ai pas senti monter la température. Non pas par torpeur ou déni, au contraire : j’étais dans un bain tourbillonnant et enchaînais toutes sortes de défis avec ardeur et détermination. Et quand on se dresse pour combattre un système qui dévore ses personnels au lieu de les protéger, qui les accable en prétendant les « choyer », on a besoin de toute la force de sa conviction pour mener chaque bataille et la remporter. On a besoin de franchise et droiture. On a besoin d’intégrité. J’y reviendrai.

Le scorpion venait de piquer, avec l’intention manifeste de me faire couler. Comble de l’ironie, le pataud qui avait été convoqué en raison de ses largesses et de son attitude licencieuse à l’égard de jeunes filles me reprochait aujourd’hui de m’en prendre à une femme parce que c’était une femme. Le malheureux que j’avais défendu alors qu’il criait au harcèlement de l’institution se plaignait aujourd’hui à l’institution que je les harcelais. Il a tenté de piquer au plus fort en portant sa calomnie au plus haut, du rectorat au ministère, à la recherche de toute oreille encline à la recevoir – et l’on en trouve toujours… Cependant, sa démarche fut vaine : sa haine était fiévreuse et le désavoua naturellement. Sachez que pour être entendable, la calomnie doit rester froide.

* * *

Voilà la nature profonde du scorpion : en piquant la grenouille parce qu’il est dans sa nature de distiller son venin, c’est aussi sa propre condition qu’il saborde. Le mien pouvait tout avoir, il a choisi de tout perdre pourvu que je tombe avec lui. Mais lui seul est tombé. À vrai dire, je n’ai pas eu à le pousser : il s’est jeté de lui-même dans la rivière entraînant favorite et courtisans. Dans cet anéantissement total, je dois lui reconnaître une forme d’intégrité. La plupart des êtres humains ont une appétence indomptable pour le pouvoir, le plaisir, la richesse, jusqu’à la boulimie pour certains, et sont prêts à toutes les corruptions.

J’ai du respect et de l’admiration pour l’intégrité : une forme de loyauté inflexible que l’on s’impose envers soi-même, préalable à toute loyauté envers les autres, et je supporte mal la médiocrité. Cette exigence m’a valu bien des reproches. Aux yeux des autres, l’intègre passe souvent pour un fou, un idiot. Mais comment pourraient-ils comprendre, ceux dont la personnalité a été délavée et essorée par d’innombrables accommodements ?

De compromis en compromissions, beaucoup finissent par renoncer complètement à leur nature, à piétiner des valeurs fondamentales et parfois leurs semblables, pour grimper avidement vers le pouvoir, les promotions et toute forme de gain ou de récompense. Pas besoin de chercher bien loin pour les dénicher : regardez la souplesse de ces collègues qui s’enroulent comme des liserons et épousent les contours de l’autorité afin d’obtenir ses faveurs ; voyez-les se disputer et picorer les miettes de reconnaissance que l’on a misérablement jetées dans une basse-cour où l’ordinaire se croit exceptionnel, où le vulgaire se drape de bonnes manières.

Je reconnais que je n’ai pas de « bonnes manières » : je n’ai pas eu la chance de recevoir l’éducation qui permet de connaître les codes, protocoles et étiquettes. Ce que j’ai appris depuis mes premières années, c’est avec les yeux et le cœur d’un enfant seul qui observe et choisit ce qui lui paraît beau et bon pour devenir un honnête homme. « Posez une grenouille sur une chaise en or, elle sautera à nouveau dans la mare ». Voilà ma nature profonde : celle d’un gamin qui sait d’où il vient, plutôt mal compris que mal élevé, plutôt cancre qu’historien, mais qui dit oui avec le cœur et fera confiance au scorpion qui lui demandera demain de re traverser la rivière. Parce que c’est dans ma nature d’aider même si je dois être blessé. J’en sortirai sans doute un peu plus « piqué », un peu plus « fêlé », mais avec le cuir endurci et le sentiment du devoir accompli : un devoir d’humanité que chacun se doit d’abord à lui-même.

* * * * * * * * * * * * *
Edito du SNALCTUALITES n°21 – mars 2021
Citation:
LE SCORPION ET LA GRENOUILLE

Fable ancienne

Un scorpion hésitait au bord d’une rivière
Car il était curieux de la rive au-delà.
Une grenouille verte qui passait par là
Fut aussitôt l’objet d’une ardente prière.

Passe-moi, je te prie, sur la rive opposée
Et je n’userai pas de mon bel aiguillon:
Je veux pouvoir scruter de nouveaux horizons
La profondeur de l’eau m’empêche de passer.

Le batracien pensa : suis-je bête d’avoir peur
Me piquant sur mon dos, il serait condamné.
« Je veux bien, lui dit-elle aussitôt, t’emmener;
J’espère cependant ne pas faire d’erreur. »

Et les voilà partis sur l’onde frémissante.
Au beau milieu du cours, tout à coup le scorpion
Injecte son venin à la bête accueillante
Qui commence à couler dans un lent tourbillon.

« Pourquoi as-tu fait ça, dit la grenouille en pleurs,
Nous mourrons tous les deux: es-tu fou à lier ?
L’insecte malfaisant ne put que répliquer :
« Piquer est ma nature, le reste n’est qu’un leurre. »

Chacun de nous, ici, ne fait qu’exécuter
Ce pourquoi il est fait, qu’il soit bon ou méchant
Rien ne pourra changer la nature des gens
En pensant le contraire tu pourrais te tromper.


© Grenouillović
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